14 - Gonzalesletor & Marie-sixtine Grignard

Le messager

texte de Marie-Sixtine Grignard.

J’ai fait sécher du pain sur le bord de ma fenêtre,
Pour les mésanges.
Je sais qu’elles ne s’aventurent jamais jusqu’ici,
Que les printemps entre mes murs laissent transi comme une nuit de décembre, et aussi lourd
qu’un orage au coeur d’août.
Mais ce matin, comme tous les autres dont je parviens à me souvenir en fermant dru mes deux
paupières,
Je dégouline d’aridité, asséchée comme mon pain
Je m’émitte, je m’éparpille, je me disloque, et me disperse,
Morcelée et battue par le vent,
À attendre qu’un oiseau me porte sous son aile,
Au creux de ses viscères.
Et qu’il s’égosille à chanter à mon cœur étanche,
Un fil à tendre,
Dresse ma peau d’un soubresaut,
Frisonne le long de mon échine
Ce cri à vif,
Ma peur à nue.

Je m’étais réveillée tôt,
J’avais battu mes draps de lit pour sauver ce qu’il me restait de vivant, et mes jambes engourdies
m’ont portée jusqu’au jardin.
La lune ne dormait pas encore,
Je ne m’étais pas trompée,
Mais les tons violacés qui couvraient la cime des arbres annonçaient déjà son trépas.
J’avais les pieds, nus, plongés dans la rosée
Et l’humidité grimpait jusqu’à ma nuque,
Comme une caresse interdite.
Je tressaillis.

Alors que le ciel m’a toujours paru être une aquarelle dont les couleurs se diluent,
Se fondent, se confondent
Et parfois se renversent
Ce maAn, il n’était fait que de deux grands coups d’acrylique
Dont la texture enroua mon regard
Et me laissa muette.
Je fis demi-tour,
Mes pieds mouillés s’imprimant à chaque pas sur les pierres bleues de la terrasse,
Trahissant mon intrusion matinale,
Comme les empreintes d’une enfant qu’aurait creusées la neige.
Je fis couler dans le vacarme du percolateur
ce qu’il fallait de café pour emplir ma tasse ébréchée et un peu jaunie par les années.
Je dévalai de nouveau dans l’herbe fraîche,
Y nichant mes fesses dans un mouvement gauche,
Repliant aussitôt mes jambes nues tout contre ma poitrine.
Mes doigts froids se mirent à picoter au contact de la tasse brûlante logée entre mes paumes,
Et sa vapeur condamna mon regard tapis sous mes lunettes
Lorsque je la portai à mes lèvres.
Je laissai l’odeur s’emparer de mon nez avant de goûter à son amertume,
Qui, curieusement,
Adoucissait chacun de mes matins.
Les toiles d’araignée brillaient entre deux fleurs

Et s’étendaient ci et là, agrippant
Si elles s’y s’aventuraient
Les centaines de craintes qui rongent mon estomac.
Je parcourus ensuite les parterres
Qui se composaient d’autant de fleurs que de mauvaises herbes
Que ma grand-mère n’eut jamais le courage d’arracher,
Non pas qu’elle manquait de force,
Mais pour les déloger,
Il aurait fallu leur couper le souffle
Et les jeter aux encombrants avec le gazon tondu
Et les feuilles que l’automne détache
Et, ça, ma grand-mère s’y opposait.
Elle appréciait autant ses rosiers que la plus petite pousse qui s’accroche à un sentier.
Je la soupçonnais même de préférer mes bouquets de pâquerettes
À ceux emphatiques et somptueux
Que son amant, et mari,
Mon grand-père,
Lui ramenait parfois le soir sans raison,
Pour enjoliver sa cuisine peut-être autant que ses traits
Qui tissaient alors un sourire sur ses joues vieillies et plissaient sa peau usée
La différence tenait peut-être à une bribe dissonante,
subtile;
Lorsque je lui cueillais des fleurs,
Lui, cueillait son cœur.
J’arrêtai finalement mon regard sur le cerisier qui,
Malgré l’abondance des parterres, m’a toujours paru terriblement seul.
J’ai de ces souvenirs
Qu’on ne sait exactement s’ils sont vrais ou bien issus
D’images argentiques et d’albums poussiéreux.
Quand bien même, ils me plongent au cœur de longs après-midi
Logée au creux de l’arbre,
Comme un oiseau faisant son nid,
Aménageant le tronc épais de châles,
De livres et de goûters,
Le petit corps de mon enfance en équilibre sur une branche
Grimpant le bois
Et agrippant l’écorce
À m’en écorcher la peau translucide,
Jusqu’à jucher dans mon repaire,
Mes genoux et mes égratignures,
À contempler sans être vue,
La vie grouillant déjà trop vite sous mes pieds encore trop petits.
Seule l’étreinte de ma grand-mère permettait de me faire descendre,
Car en sautant de mon perchoir,
J’aurais sans doute mille fois éclaté mon coeur,
Comme un ballon de baudruche les jours d’été,
Qu’on remplit d’eau
Et qu’on se lance
Et qui se vide de ses entrailles en percutant le sol.

Une fourmi sur mon mollet me sortit de mon voyage
Et rappela à mon regard le ciel désormais en feu.
Comment le soleil pouvait-il encore se lever ?
Moi, j’aurais eu besoin d’une pluie battante pour réveiller mon âme,
Une pluie qui perce jusqu’à l’os
Pour secouer mon corps infâme,
Réveiller mes désirs,
Noyer mes tremblements.
Mais ce matin l’aube était belle, me laissant seule à mon chagrin,
Mes peurs embrassant l’immensité du ciel.

Mon café était maintenant froid
Et mes muscles transis.

Une mésange me fit sursauter,
J’étais aujourd’hui tellement terne
Que même les oiseaux ne me virent pas.
Elle bectait mon pain et se délectait du jour
comme je m’en débecte parfois;
Mon désespoir entre quatre murs,
mes pieds trempés par la rosée
Et ma tête contre des grattes-ciel.

J’étais plus grande maintenant, même presqu’adulte
À s’essouffler après un toit,
un statut, une réussite
Pour pouvoir manger chaque soir
Tant et tant, à en vomir ma poésie
pour rentrer dans mon taille 36.
Et pourtant,
J’avais maintenant aussi peur de grimper que de sauter des arbres,

J’avais maintenant des égratignures sans même m’écorcher les genoux,
J’avais l’odeur du jardin
Au travers une fleur de plastique dressée sur mon plan de travail.
J’avais la terrasse en balcon
Et la cime des arbres comme tuiles de maison
J’avais le jardin en fenêtre,
Le jardin en coupure,
Le jardin en blessure,
La fenêtre en battant,
Mais plus la force de me battre.
Je perdis le fil de mes pensées,
Entre ceux de ma dentelle.
J’avais l’acrylique sur la rétine
Et la mésange en acouphène.

Dentelle aux fuseaux
107 /48 cm
fils de lin, coton, laine, métalliques, synthétiques

Le messager

Oeuvres de Elisa Gonzales

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