4 - Daphné Gozlan & Thomas Pauly

D'un confinement à l'autre

Texte de Thomas Pauly

Bientôt, la fin du confinement. Nous allons quitter les murs de notre cellule d’isolement pour retrouver, enfin, un peu d’espace pour respirer. Un espace de solitude pour ceux qui vivent ensemble, un espace de sociabilité pour ceux qui vivent seuls. Juste assez pour avaler les quelques goulées d’air qui nous manquent. Pouvoir respirer et souffler un peu sans qu’on s’en inquiète trop, enfin, pas plus que d’habitude.

Bientôt, la fin du confinement. Sur la route du transit s’oublie déjà l’air frais du seuil franchi. Depuis le passage surveillé, le corps en transhumance, nous embrassons le ciel pollué du regard au rythme d’injonctions bienveillantes. Aller ailleurs, ça fait du bien. Même si c’est pour balancer d’un pied l’autre et s’envoler d’une aile à l’autre.

Nous quittons enfin notre petite cellule pour rejoindre une plus grande pièce, avec vue sur cour. Une chambre plus vaste dont les murs sont faits d’un matériau différent. Parfois on en oublie même qu’ils sont là tellement c’est grand. Pourtant, pour peu qu’on s’avance, qu’on se penche et qu’on regarde assez, on les voit bien les morceaux qui emprisonnent nos pas. Çà et là, les pans de murs sont plus ou moins terminés, plus ou moins anciens, plus ou moins ouvragés. Les pierres du pays côtoient marbres de Carrare, briques émaillées de Babylone ou chapiteaux corinthiens dans un équilibre aussi mystérieux qu’hypnotique. Il y a bien quelques interstices et fissures dans cet édifice improbable mais impossible d’y jeter plus qu’un œil et il faut être prudent car on ne sait jamais trop ce qui se cache de l’autre côté. On peut se retrouver à zyeuter dans la cellule d’un voisin qui a versé dans la folie par exemple. Ça m’est déjà arrivé. Parmi toutes ces fissures, il y en a qui brillent plus que d’autres. Difficile de voir clair sur ce qu’il y a de l’autre côté mais en tout cas ça sent bon.

On s’échine de plus en plus à garder secret les courants d’air car, sitôt repérés, ceux-ci finissent colmatés au mortier par un maçon zélé. Il a beau être prisonnier lui aussi, ce qui l’inquiète avant tout c’est l’état du bâtiment. Faut dire qu’à lui et son équipe, on leur a parlé d’autres établissement qui se sont écroulés à force que des résidents se soient mis à gratter la peinture de façon un peu trop vigoureuse, à péter du mur porteur et à mettre des étais sans trop savoir ce qu’ils faisaient. Forcément, lui il s’inquiète. Alors il ne lésine pas sur le mortier et en tartine la moindre petite lézarde. Quitte à rendre le tout irrespirable et à faire crever les pensionnaires d’asphyxie. Faut pourtant bien que ça respire, un bâtiment. C’est ça le pouvoir crapuleux de la truelle : l’enfer a bien dû être pavé par quelqu’un. Puis même s’il sait que tout n’est pas rose dans la pesante bâtisse, il ne s’y sent pas trop mal notre ami maçon. Non qu’il soit insensible à l’air vicié du catafalque rococo qu’il habite, mais les petits avantages de sa fonction l’ont rendu plutôt rigide sur le reste. Y en a qui tueraient pour ça. Y en a qui tuent pour ça.

Certains parmi nous s’obsèdent sur la couleur des enduits. Du coup, ils font du forcing auprès des maçons et de l’administration pour qu’on remette un coup de frais dans tout le boui boui selon leur goût et qu’on ravale la façade à la mode du temps. Y en a même qui demandent qu’on répartisse plus équitablement les truelles pour plâtrer cet enfer. Moi je veux bien, mais j’ai pas l’impression que ça va changer grand-chose. Moulures, sgraffites et bas-reliefs ont l’étrange similitude de ne pas plus laisser passer le prisonnier. On enfermerait cinquante bienheureux qu’ils viendraient quand même à se foutre sur la gueule quand adviendrait le moment de partager les trente-deux chicots du Seigneur. Qu’on se le dise une bonne fois, c’est pas le détenu qui fait la prison, c’est la prison qui fait le détenu

Puis à force de hurler dans les couloirs, plus moyen de s’entendre penser. Et encore moins de discuter des fissures avec les autres pour voir de quel côté gratter. Après faut dire que je les comprends un peu: jusqu’à y a pas si longtemps, la plupart d’entre eux étaient à l’étage du dessous. Forcément, ça marque. Enfin, je dis ça mais c’est moins ceux qui sont montés que ceux à qui on a raconté l’histoire qui semblent obsédés par les ascenseurs. Qu’il faudrait les adapter à leur convenance, en réglementer mieux l’accès et, surtout, leur en réserver le contrôle. Parce qu’ils savent résoudre, eux, l’impossible équation du contrepoids. Qu’on leur fasse miroiter pater noster et monte-charges, ils sont contents. Tout pourvu que ça bouge. L’architecture, c’est pas trop leur truc. La décoration d’intérieur par contre… Les bonnes couleurs et les bonnes formes aux bons endroits. Une espèce de Feng Shui carcéral en somme. Ceux qui sont montés, eux, ils savent que ce n’est pas la couleur des murs ou les modèles d’ascenseurs le problème dans ce taudis. Moi j’ai l’impression qu’il faut penser à l’horizontal : qui se préoccupe des étages quand on bâtit de plain-pied ?

 

Bientôt la fin du confinement. Quand je sortirai d’isolement, je retrouverai le réconfort de ma cellule habituelle. D’un confinement l’autre, je troquerai les murs protecteurs entre lesquels je suis cloîtré pour retrouver les briques de mots et de concepts, les marbres de lois et d’hommes, les chapiteaux ornés d’économie et de culture qui constituent ma prison. Je parcourrai les murs à la recherche de quelque fissure nouvelle à cacher aux maçons. J’essaierai de les gratter pour voir ce qu’il y a derrière et en discuter avec les autres afin d’établir un plan d’évasion. Je bâtirai un monde en humant l’air frais des fissures et en esquissant ce que cela m’inspire. Ce ne sera pas forcément parfait, mais ce sera plat. Et j’espère que ça sentira bon.

 

Bientôt la fin d’un confinement. Je sortirai. Je respirerai un bon coup et, le long du passage surveillé, je serai content de pouvoir me dire : bientôt, la fin du confinement.

Le plan d'évasion

OEUVRE de Daphné Gozlan 

Fusain, sanguine, pastel,
crayon et peinture acrylique
sur papier.
107 x 248 cm
2020

Ci-dessous, 8 détails de l'oeuvre

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lesamisdmamere@gmail.be

Little House

12 rue Léon Cuissez 

1050 Bruxelles

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Nous remercions chaleureusement l'Ecole de communication ECS Bruxelles pour son soutien et le professionalisme de Nicolas Mees

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